C’est une lettre d’une enfant de la République qui, aujourd’hui, a mal à son pays.
Il y a bien longtemps que je n’avais pas pleuré de rage.
NI de tristesse ou encore de déception. Mais de rage.
Cette rage qui vous serre la gorge, vous brûle la poitrine et vous laisse avec une question à laquelle personne ne semble être capable de répondre.
Mais putain, que devons-nous faire de plus ?
Vendredi 23 octobre 2026, à Trappes, Pengo Bossio Wangi, 26 ans, a été tué. Cinq autres personnes ont été blessées, parmi lesquelles une petite fille de 12 ans, grièvement touchée par des balles.
Douze ans.
L’âge où l’on devrait se demander ce que l’on va porter demain, avec quelles copines on va sortir, de qui l’on est secrètement amoureuse.
Pas si l’on va survivre à ses blessures.
Et pourquoi ?
Parce qu’un homme aurait décidé de venger des commerçants victimes de pillages en s’en prenant à des Noirs et à des Arabes.
Pardon ?
Il faudrait donc comprendre qu’en 2026, dans mon pays, on puisse considérer que des personnes qui n’ont absolument rien à voir avec des actes de délinquance doivent en payer le prix simplement parce qu’elles ont la même couleur de peau que ceux auxquels on a décidé d’attribuer tous les maux de la société ?
C’est à ce niveau-là que nous en sommes arrivés ?
Quelle pauvreté intellectuelle. Quelle lâcheté. Quelle misère humaine.
Et surtout, quelle violence.
Je suis née en France.
J’ai grandi en France. J’y ai fait mes études. J’y ai construit ma vie, ma famille, mon couple, mes entreprises.
J’y travaille. J’y paie mes impôts. Mes charges. Mes cotisations. Mes mensualités de crédit.
J’y élève mes enfants.
J’investis dans ce pays parce que j’y crois. Parce que je suis fière, à mon échelle, de participer à son économie, de créer de la valeur, de contribuer à quelque chose de plus grand que moi.
Et nous sommes des milliers, des millions à le faire.
Des Français noirs. Des Français arabes. Des Français dont les parents ou les grands-parents sont venus d’ailleurs. Des Français dont les racines racontent plusieurs continents, mais dont la vie se construit ici.
Nous sommes les enfants de cette République.
Nous n’en sommes pas les invités.
Nous n’en sommes pas les locataires provisoires.
Nous n’avons pas à remercier quotidiennement qui que ce soit de nous laisser vivre sur la terre où nous sommes nés.
Et pourtant, à chaque nouveau drame, j’ai cette impression insupportable qu’il faudrait encore présenter nos justificatifs.
Regardez, nous travaillons !
Regardez, nous payons !
Regardez, nous créons des entreprises !
Regardez comme nous sommes de bons citoyens !
Mais depuis quand faut-il produire sa déclaration d’impôts pour mériter de vivre ?
Et celui qui ne possède rien ? Celui qui n’a pas fait d’études ? Celui qui cherche encore sa place ?
Sa vie vaudrait moins ?
Nous n’avons pas à prouver notre respectabilité pour obtenir le droit élémentaire de ne pas être tués.
C’est cela qui me révolte.
Cette idée, parfois à peine dissimulée, qu’il existerait deux façons d’être Français. Ceux dont la nationalité va de soi. Et ceux dont l’appartenance reste perpétuellement soumise à examen.
Ceux à qui l’on demande ce qu’ils pensent de la France.
Et ceux à qui l’on ne demande jamais ce que la France leur fait.
Et puis aujourd’hui, voilà qu’arrive le mot : schizophrénie.
Le suspect affirme être suivi pour cette maladie. Sa garde à vue a été suspendue pour permettre une observation psychiatrique.
Je connais suffisamment le monde de la santé pour savoir que les maladies psychiatriques existent, qu’elles peuvent être graves et qu’elles méritent une prise en charge sérieuse. Les personnes qui en souffrent ne doivent pas être assimilées à des criminels.
Mais je connais aussi la différence entre une évaluation médicale et une décision de justice.
À ce jour, aucune irresponsabilité pénale n’a été prononcée.
Alors oui, que les psychiatres expertisent. Que la justice enquête. Qu’elle établisse les faits et les responsabilités.
Mais que personne ne nous demande de considérer le racisme comme un détail secondaire.
La psychiatrie doit éclairer la justice. Elle ne doit pas devenir un écran derrière lequel disparaîtrait la haine raciale.
Parce qu’un homme de 26 ans est mort.
Parce qu’une enfant de 12 ans a été criblée de balles.
Parce que des familles viennent de voir leur existence basculer.
Et parce qu’au-delà de ces victimes, c’est toute une partie de la population française qui vient de recevoir un message terrifiant : votre couleur de peau peut suffire à faire de vous une cible.
Je suis fatiguée.
Fatiguée de ces discours qui installent lentement dans les esprits l’idée que l’immigration serait responsable de tout.
De la violence. Du chômage. Des difficultés économiques. Du sentiment de déclassement. Des frustrations de chacun.
Comme s’il suffisait de désigner un Arabe ou un Noir pour expliquer ce qui ne fonctionne plus dans notre pays.
Comme si la complexité d’une société pouvait se résumer à une couleur de peau.
Il faut une sacrée dose de mauvaise foi, de paresse intellectuelle ou de haine pour croire à une explication aussi misérable.
Et à force de désigner des populations comme un problème, ne nous étonnons pas que certains finissent par les regarder comme des ennemis.
Les mots ne sont pas des balles.
Mais ils peuvent contribuer à fabriquer le climat dans lequel certains décident de tirer.
Et puis il y a ce goût étrange dans ma gorge.
Un goût de 2020.
George Floyd.
Minneapolis, États-Unis.
Trappes, France.
2020-2026.
Deux pays. Deux histoires. Deux contextes différents.
Mais une réalité qui se superpose dans ma tête et dans mon ventre : cette terrible conscience que la couleur de peau peut encore déterminer la façon dont une vie est considérée, menacée, parfois arrachée.
Six ans.
Six ans et cette même question qui revient me hanter.
Que devons-nous dire à nos enfants ?
Je suis mère de trois enfants.
Trois enfants nés en France. Trois enfants qui n’ont pas demandé à venir au monde avec une histoire familiale métissée. Trois enfants pour lesquels la France n’est pas une terre d’accueil.
C’est leur pays.
Le seul qu’ils aient toujours connu comme leur maison.
Alors je leur dis quoi ?
Que la République les aime, mais qu’ils doivent tout de même faire attention à ne pas croiser le chemin de ceux qui ne supportent pas leur couleur ?
Qu’ils sont Français, mais qu’aux yeux de certains ils ne le seront jamais complètement ?
Qu’il faut travailler deux fois plus, être deux fois plus irréprochable, deux fois plus poli, deux fois plus diplômé pour espérer obtenir la même tranquillité que les autres ?
Et encore.
Même cela ne suffirait pas.
Parce que Pengo n’a pas été tué après un examen de son parcours scolaire, de sa profession ou de sa moralité.
La question de sa respectabilité ne se posait pas.
Il avait simplement le droit de vivre.
Comment explique-t-on à un enfant que le pays qui lui enseigne la liberté, l’égalité et la fraternité n’arrive pas toujours à le protéger de ceux qui lui refusent ces trois promesses ?
Je refuse de dire à mes enfants que la France ne les aime pas.
Parce que ce serait injuste envers tous ceux qui, chaque jour, défendent sincèrement cette République et ses valeurs.
Mais je refuse tout autant de leur mentir.
De leur raconter que le racisme n’est qu’une vieille histoire, un héritage embarrassant que nous aurions définitivement laissé derrière nous.
Non.
Le racisme n’a pas disparu. Il change de langage. Il emprunte parfois les habits de la respectabilité, s’installe dans les conversations ordinaires, se nourrit des peurs collectives.
Et parfois, il prend une arme.
Alors non, je ne veux plus seulement entendre que le racisme est condamnable.
Je le sais.
Nous le savons.
Je veux que nous nous demandions collectivement comment nous avons laissé grandir une telle détestation de l’autre.
Je veux que l’on cesse de traiter certaines paroles comme de simples opinions lorsqu’elles contribuent à déshumaniser des millions de nos concitoyens.
Je veux que l’on arrête de demander aux personnes visées de faire preuve de mesure, pendant que d’autres peuvent tranquillement entretenir le mépris.
Je veux une République qui ne se contente pas de proclamer l’égalité, mais qui ait le courage de la défendre.
Pour tous.
Sans conditions de couleur, d’origine, de religion ou de patronyme.
Et je veux aussi que nous gardions notre humanité.
Parce qu’au milieu de nos indignations, de nos publications, de nos débats politiques, il y a une famille qui ne reverra plus son fils.
Une petite fille de 12 ans qui devrait avoir toute la vie devant elle et qui se retrouve à lutter pour la sienne.
Des êtres humains.
Pas des statistiques.
Pas des arguments électoraux.
Pas des hashtags.
Des vies.
Aujourd’hui, j’ai pleuré de rage.
Je ne m’en excuse pas.
Je ne veux pas non plus que cette rage devienne de la haine. Ce serait laisser gagner exactement ce que je dénonce.
Mais je ne veux plus qu’elle soit étouffée au nom d’un prétendu apaisement qui demanderait toujours les mêmes sacrifices aux mêmes personnes.
J’aime la France.
C’est précisément pour cela que je suis aussi en colère contre ce qu’elle laisse parfois s’installer en son sein.
On peut aimer profondément son pays et lui demander des comptes.
On peut être reconnaissante de ce qu’il nous a permis de construire et refuser avec force ce qu’il ne parvient pas à empêcher.
On peut être une enfant de la République et lui rappeler qu’elle nous appartient aussi.
Alors je repose la question.
Que devons-nous dire à nos enfants, France ?
Moi, je voudrais encore pouvoir leur dire qu’ils sont chez eux.
Sans avoir à ajouter :
Mais faites attention à la couleur de votre peau.
Babeth
25 octobre 2026
Pour Pengo Bossio Wangi, pour les blessés de Trappes et de La Verrière, pour leurs familles. Et pour tous nos enfants qui méritent de grandir sans avoir peur d’être eux-mêmes.